Une nouvelle vie.

Il était une fois des feuilles de thé qui se désolaient d’être sèches et racornies. Elles se rappelaient avec regret le temps où elles étaient sur le théier, vertes, jeunes, fraîches. Mais vint un cueilleur qui trancha leur vie.

Elles se retrouvèrent ballottées dans une hotte, puis mises à flétrir au soleil, roulées, puis – quelle horrible expérience, quel souvenir épouvantable ! – chauffées pour que leur transformation s’arrête. Elles furent ensuite stockées dans des caisses de bois avant d »’être envoyées à l’autre bout de la terre. Terrorisées par ce voyage vers un inconnu qui ne pouvait être que funeste, les feuilles se serraient les unes contre les autres. Elles étaient persuadées – non, elles savaient -que leur vie était finie, qu’elles étaient en route vers l’enfer et le néant. Pourtant elles avaient encore tant à donner : des parfums, des saveurs, des couleurs… Elles le sentaient au fond de leurs cellules, au bout de leurs nervures. Elles échouèrent dans la boutique d’un marchand de thés, enfermées – encore ! – dans des boîtes métalliques. Où étaient les jardins de thé, la lumière, la pluie, le soleil, le froid et la chaleur, la brume, où elles avaient grandi ? Pour survivre, elles se racontaient les brumes, les montagnes, le soleil, les rochers. Elles se chantaient le vent et la pluie.

Elles revivaient les semaines depuis leur naissance aux extrémités des branches des théiers.

Un jour, la boîte s’ouvrit et se retourna. Un groupe de feuilles glissa dans un sachet de papier que le marchand scella. Puis, elles furent à nouveau enfermées dans une boîte de métal, bien plus petite, celle-ci, que celle du magasin.

Le temps passa. Les feuilles ne bougeaient plus, ne changeaient plus. Elles se sentaient toujours sèches et racornies, mais prêtes à révéler les secrets qu’elles recelaient à qui saurait les écouter.

Enfin, un jour, la petite boîte fut ouverte, les feuilles éblouies par la lumière soudaine, furent emportées par un glissement de terrain. Elles atterrirent dans une sorte de puits ventru, blanc et brillant, aux parois parfaitement lisses. Soudain, une pluie chaude se mit à tomber. Non, pas une pluie, une véritable cataracte. D’abord prises de panique à l’idée de mourir noyées, les feuilles se rendirent bientôt compte de leur métamorphose : tout ce qu’elles portaient au plus profond d’elles-même était enfin libéré, leur parfum incroyable, leur saveur si délicate, bien plus puissante que celle qu’elles possédaient dans leur jeunesse, avant le cataclysme originel. Elles se sentaient gonfler et s’épanouir. Elles ne baignaient plus dans l’eau : elles étaient immergées dans un océan de parfums, de saveurs, leur essence se dépouillait de leur vieille enveloppe pour se dissoudre dans ce liquide vibrant de vitalité.

Le thé était prêt.

Et ce n’était que la première infusion. Les feuilles découvrirent qu’elles avaient encore plus à donner qu’elles ne l’avaient pensé. Chaque infusion successive leur révélait une partie de leur richesse. Et quand elles eurent vraiment tout donné, le buveur de thé, celui qui avait absorbé leur essence, celui qui, grâce à elles, avait connu un moment de douceur, de réconfort et de sérénité, les déposa délicatement sur le tas de compost au fond du jardin, en les remerciant. Et là encore, ce n’était pas la fin de tout. C’était simplement la fin d’un cycle et le commencement du cycle suivant, dans lequel elles participeraient à la vie de nouvelles plantes, où elles viendraient nourrir à leur tour la terre qui les avait nourries.

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