Education positive. (1)

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Pourquoi il est nécessaire et bon de confier des ustensiles fragiles à de jeunes enfants.*

*Note préliminaire : dans le texte qui suit, on peut remplacer le mot « enfant » par « personne adulte désespérément maladroite », ça marche aussi.

J’ai quatre enfants, âgés de 8 à 23 ans. J’ai enseigné pendant plus de 20 ans, de la maternelle au CM2. Alors, même si j’ai arrêté, la pédagogie et l’éducation restent en moi.

Un jour que je surfais sur un site consacré à la pédagogie Montessori – ou Steiner, je ne me rappelle plus, j’ai lu que les enfants, même jeunes, devraient se servir d’objets réels pour la vie quotidienne, et non d’objets adaptés à leur supposée maladresse, c’est-à-dire incassables. Je me suis sentie confortée dans mon approche éducative : donner du vrai à un enfant.

L’exemple donné était celui du pichet à eau. Au lieu de servir l’enfant, le laisser se servir avec un pichet en verre ou en céramique, qui casse. Le critère de choix du pichet était celui-ci : il devait pouvoir casser.

Pourquoi ?

Voyons d’abord les raisons qui incitent à ne pas donner à un enfant des objets qui cassent.

Si le pichet casse, il peut y avoir des morceaux coupants. C’est dangereux pour lui. C’est vrai que si l’enfant essaie de ramasser les débris, il peut se couper.

Si le pichet casse, l’enfant peut se sentir coupable d’avoir fait une « bêtise ». C’est humiliant et l’estime de lui-même peut en souffrir.

Si le pichet casse, l’adulte devra ramasser les morceaux. C’est du travail en plus, et on sait que du travail, on en a déjà assez comme ça avec un enfant, a fortiori avec plusieurs d’âges différents ou du même âge !!

Bien. Ces arguments sont tout à fait recevables, et compréhensibles.

Mais cette approche comporte des limites et peut même s’avérer contre-productive, c’est-à-dire accentuer la maladresse d’un enfant et le manque de confiance en lui.

Que faire en cas de casse d’un pichet, pour reprendre cet exemple ?

Ne pas gronder l’enfant : s’il ne l’a pas fait exprès, on lui demande simplement d’aller chercher le balai, un sac poubelle, et surtout de s’éloigner de la zone où des débris ont pu voler. S’il l’a fait exprès, juste pour nous faire enrager – ou pour voir ce que ça fait si l’objet tombe – on lui demande la même chose, et on lui donne une tâche à accomplir en compensation s’il est en capacité de comprendre cette notion. On ne lui demande de ramasser les morceaux que s’il est suffisamment âgé et adroit pour le faire sans se blesser. Le but n’est pas de le blesser, ni de l’humilier, mais de lui montrer qu’il y a des conséquences aux actes, et qu’on doit réparer.

Insister sur la différence entre « bêtise » et « maladresse » : la première est intentionnelle, et l’enfant sait qu’il n’aurait pas dû le faire, que c’était interdit ; la seconde est involontaire, c’est un accident. Une fois le terrain déblayé, on essaie de voir avec lui pourquoi c’est arrivé et comment éviter que ça ne se reproduise.

Quant au travail supplémentaire pour l’adulte, là, je n’ai pas de solution… à moins de mettre ses enfants au congélateur. Je vous rassure, un passage au micro-ondes et ils seront comme avant.

Qu’est-ce qui pourrait être contre-productif dans le fait d’utiliser des matériaux incassables ?

Eh bien, c’est justement que l’enfant ne découvrira pas que de très nombreux objets cassent. La première fois qu’une de mes filles a cassé un mug, elle est restée interdite, et m’a dit « je ne savais pas que ça cassait » sur un ton désespéré. A partir de là, elle le savait et elle a fait beaucoup plus attention.

Une autre de mes filles a reçu un ravissant gaiwan. Dans son excitation à ouvrir l’emballage, elle a fait tomber la soucoupe qui s’est cassée. Leçon apprise à la dure : elle sait maintenant que la précipitation peut conduire à des catastrophes. Heureusement, la soucoupe était réparable. Elle conserve une jolie « cicatrice » de colle en souvenir.

La soucoupe balafrée. Objet pédagogique.

Un enfant qui n’a à sa disposition que des matériaux incassables, hyper sécurisés, n’apprendra pas que, dans la réalité, les objets sont pour la plupart fragiles, qu’ils cassent, se déchirent, s’abîment. Il n’apprendra pas à en prendre soin.

Tout enfant est capable d’apprendre, à son rythme, oui, mais il est capable d’apprendre.

Un enfant est sensible à la beauté, à la rareté, au côté précieux. Si on lui dit de faire attention, si on met l’accent sur la fragilité et qu’on le lui confie quand même, il se sentira valorisé, important, et fera de son mieux pour le rendre intact. Il sera plus concentré, plus appliqué : on le considère comme un « grand ».

On ne manipule pas un gobelet en plastique comme une tasse de porcelaine ou une théière de Yi Xing – ces théières en argile chinoises très fragiles.

Avec un gobelet en plastique, on peut faire le zouave : c’est idéal pour les batailles d’eau ou de Coca, non ?

Avec une tasse de porcelaine ou une théière de Yi Xing, on est dans le sérieux, le cérémonial, le rituel. On est invité à la table d’Elisabeth II, on voyage dans l’empire chinois.

Donc, utiliser des ustensiles fragiles avec les enfants, c’est leur apprendre la différence entre l’ordinaire et le spécial. Et rien n’empêche de faire une bataille d’eau avec les gobelets une fois terminé le thé, non ?

C’est les initier à la beauté, à la délicatesse. C’est leur montrer que le luxe n’est pas forcément inaccessible ni réservé à une élite. Et les enfants sont sensibles à la beauté, même s’ils ne comprennent pas pourquoi. Bien sûr, si on ne les met en contact qu’avec du plastique aux couleurs criardes, qu’avec du bling-bling, ils n’aimeront que le bling-bling, car c’est la seule forme de « beauté » qu’ils connaîtront. Comme par exemple, rêver de toilettes en or…

C’est les respecter en leur demandant de respecter les gens qui leur confient des objets fragiles. Car quand on confie, quand on laisse utiliser, c’est qu’on a confiance.

Et rien de mieux que de montrer à un enfant qu’on lui fait réellement confiance, pour qu’il ait confiance en lui. La spirale vertueuse est amorcée.

Mais comment faire pour limiter la casse du service Lomonosov de la grand-tante Anastasia, du service en porcelaine japonaise rapporté du Japon par le grand-oncle attaché militaire d’ambassade au début du XXème siècle, ou de la théière de Yi Xing produite par un maître potier chinois et qui nous a coûté un bras et trois orteils ?

 

Une tasse de marque Lomonosov, fournisseur des tsars. (Photo : aushop.fr)

Exemples de théières de Yi Xing. (Photo : objetschinois.com)

Tasse de l’ère Meiji, porcelaine fine comme une coquille d’œuf, peinte à la main… chinée. (Collection personnelle)

Là, évidemment, on parle d’objets très fragiles et très coûteux, voire irremplaçables ; il est tout à fait compréhensible de souhaiter les conserver intacts !

Mais, d’un autre côté, si ces objets passent leur vie dans un coffret ou un placard, quel intérêt de les avoir ? Autant les confier à un musée, non ?

Les objets sont faits pour être utilisés. Je ne parle pas d’œuvres d’art destinées à une mise en scène, je parle d’objets utilitaires. Magnifiques, délicats, mais fonctionnels.

Rien n’oblige à confier à un enfant de 12 mois une tasse très fragile !

En revanche, on peut, dès qu’il tient assis et un peu tranquille, lui confier un mug en grès. C’est solide, ça résiste à de nombreux chocs, et ça ne coûte pas cher.

Peu à peu, au fur et à mesure que l’enfant grandit, on peut, par exemple à l’occasion d’anniversaires, de Noël, ou lors d’une visite de l’atelier d’un potier, d’un marché de créateurs, lui faire choisir un mug, un bol. SON mug. SON bol. Il s’en servira pour le petit-déjeuner, le goûter, la soupe, etc.

On lui fait remarquer que l’objet est soigneusement emballé pour le protéger, car il casse, il est fragile. 

Objection, Votre Honneur : je n’ai pas les moyens d’acheter un mug de créateur toutes les semaines. Je fais quoi ?

Moi non plus, je n’ai pas les moyens de remplacer ma vaisselle toutes les semaines !! Je chine dans les dépôt-vente, les brocantes, etc. On trouve très souvent de la jolie vaisselle de porcelaine ou de grès pour trois francs six sous. Mon mug préféré est un mug en grès que j’ai payé 2€ ! En fait, la quasi-totalité de mes ustensiles pour le thé sont chinés, ce qui est moins douloureux en cas de casse.

Mon préféré.

Et, en cas de casse, on peut déjà essayer de recoller l’objet. Si ce n’est pas possible, eh bien, on attend une autre occasion spéciale pour racheter un autre mug, pour montrer à l’enfant qu’on ne peut pas le remplacer tout de suite. Et on insiste sur la fragilité et le soin requis pour la manipulation de ce type d’objets.

Je le redis : l’objectif est de montrer à un enfant que les actes ont des conséquences, et qu’il y a des règles à respecter.

Quand il grandit, on peut le laisser utiliser des ustensiles de plus en plus fragiles. Je ne donne pas d’indication d’âge, car chaque enfant évolue à son rythme. La règle essentielle : lui faire confiance.

Une astuce : choisir des ustensiles à la taille adaptée à celle de ses mains et à sa force.

La théière de grès d’un litre, pleine, non. La théière de porcelaine de 20 cl (appelée souvent « solitaire »), oui. Question de bon sens.

Un enfant de 5 ans peut utiliser une petite théière. On fera attention toutefois à ce que le contenu ne soit pas trop chaud (préférer les thés verts qui s’infusent à 80°C plutôt que les thés noirs qui demandent 95°C). Avec un torchon à portée de main pour essuyer les éventuelles flaques, on lui montre que rien n’est catastrophique.

Le gaiwan est un peu complexe à tenir, puisqu’il faut saisir le couvercle et le bol en même temps. Ma puce a eu son premier gaiwan à 7 ans et demi. C’est un tout petit gaiwan de 60 ml, qui tient dans sa petite main, que j’ai trouvé sur Yunnan Sourcing pour environ 10€, frais de port inclus. Le mien, de 100 ml, est encore trop grand pour elle. Ce mini gaiwan – mais tout à fait fonctionnel – est très simple, en porcelaine blanche unie, mais elle est toute fière de s’en servir. Les premières fois, elle a renversé du thé à côté, mais quelle importance ? Je le fais aussi…

A gauche, le mini-gaiwan de ma puce, à droite, le mien.

Et qu’est-ce qui importe le plus ? Les objets, ou les compétences que l’enfant acquiert ?

 

Je vous laisse, ma bouilloire chante & mon livre m’appelle…

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