Cicatrices.

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On ne le dompte pas, on le prend tel qu’il est : sombre, âpre, épais, puissant, fermenté, transformé par son élaboration.

C’est un vétéran, un survivant. Il a survécu à toutes les étapes de sa formation, et à celle si particulière de la fermentation qui peut tourner au désastre bactériologique et gustatif si elle n’est pas maîtrisée.

C’est un thé à part, inclassable, farouchement indépendant, qui ne laisse pas indifférent : on aime ou on déteste. C’est tout ou rien : il y a les fans du puerh, et il y a ceux qui sont pris de nausée rien qu’à l’idée du puerh. Il vous dira : tu m’aimes, c’est bien, tu ne m’aimes pas, tant pis pour toi.

De toutes les familles de thés, c’est le moins consensuel. C’est un électron libre, un Navy SEAL, un Béret Vert, un commando, un sniper, un guérillero. Sa rencontre vous prend aux tripes, vous ne l’oublierez pas. Qu’on l’apprécie ou non, il marque ceux qui le rencontrent : fort en gueule, musclé, n’ayant peur de rien. Il occupe la place, sature nos papilles gustatives et nos cellules olfactives.

Sous son apparence parfois peu engageante, feuilles sombres, dégageant un léger parfum d’humus et de sous-bois humide en automne, feuilles souvent compressées en galettes, il dissimule un univers qui ne se révélera que dans l’adversité, pardon, dans l’eau bouillante. Car le puerh ne fait pas les choses à moitié : il lui faut de l’eau très chaude, sinon il reste fade.

C’est un warrior : un puerh correctement élaboré et conservé permet de nombreuses infusions successives, il peut supporter des pluies bouillantes à répétition.

Il n’acceptera de vous montrer ce qu’il a dans le ventre, que si vous consentez à parcourir un long chemin avec lui, à son rythme. On chausse ses rangers.

Mais il est plus subtil qu’il ne veut bien le montrer, il demande du temps et de l’attention pour révéler la délicatesse qu’il contient.

C’est un thé patient, qui peut se conserver des dizaines d’années, discrètement, dans sa jarre de terre ou son emballage de papier.

C’est la forêt, l’animal, la terre.

C’est l’automne.

C’est un thé pour ceux qui ont le cœur bien accroché, qui recherchent des sensations fortes.

Il demande un contenant à sa mesure : solide, patiné par le temps et les épreuves ; un bol ébréché, voire fêlé, lui convient très bien ; une tasse à l’émail craquelé, où le thé s’est infiltré dans les moindres interstices, également. De toute façon, il laisse son empreinte dans tous les bols qui l’accueillent : les gaiwans deviennent noirs, les théières se culottent. Il est exclusif : après lui, tous les autres thés sont fades, ils prennent le goût du thé sombre s’ils sont infusés dans une théière qui en a contenu auparavant.

Un bol en raku, passé par le feu et patiné par le thé…

Vagabond, instinctif, rude, sauvage, viril. Mais délicat aussi parfois.

Intense, entier. Il est dur, endurant, pugnace, mais un obstacle sur son chemin tourne à la catastrophe.

Il a un besoin vital de liberté et d’air. N’essayez pas de l’enfermer, de le confiner. C’est un vagabond, un nomade, capable de parcourir des centaines de kilomètres à pied ou à cheval.

Il se révèle en pleine nature, au milieu des forêts, des grottes et des rivières.

 

C’est ça, le puerh.

C’est aussi un bol qui a servi pendant des décennies, marqué par l’usage.

C’est aussi un Béret Vert, vétéran du Vietnam, créé par David Morrell. C’est John Rambo, héros de First Blood. C’est un homme traumatisé par ce qu’il a vu et vécu, comme tant d’autres anciens combattants, incapable de se réadapter à la vie civile. Aujourd’hui, il serait diagnostiqué porteur d’un TPST, Trouble de Stress Post-Traumatique. Solide et dur à l’extérieur, mais très fragile intérieurement, qu’un incident mineur en apparence peut conduire à la folie, comme un choc à peine perceptible peut faire voler en éclats un bol déjà fêlé. Comme une erreur dans le processus de fermentation du puerh peut transformer un grand thé en un breuvage imbuvable et dangereux pour la santé.

Je n’ai jamais eu envie de voir les films de la série Rambo. Trop de testostérone, trop de muscles, et, surtout, la trogne de Sylvester Stallone. Des muscles et rien d’autre.

Jusqu’à ce que je découvre que Sly est aussi peintre, et passionné par Oscar Wilde…

Je vais peut-être aller voir Last Blood, avec mon thermos de puerh, bien sûr !

Je vous laisse, ma bouilloire chante & mon livre m’appelle…

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