De la beauté, de la rareté.

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Est-ce que la rareté ou la beauté du contenant influence le goût du contenu ?

Question vitale à la quelle les amateurs de gastronomie, de café, thé, vin, chocolat et… littérature, doivent inévitablement réfléchir un jour ou l’autre.

L’aspect du contenant ou le support d’impression ont-ils la capacité de transformer ce qui va être ingéré ou lu ?

En clair : un thé est-il meilleur dans une jolie tasse, un texte est-il plus intéressant s’il est publié dans une belle édition ?

Je ne suis pas experte en chimie, mais je ne pense pas que la beauté ou la rareté du support ou du contenant aient une influence quelconque sur les molécules du goût ou du parfum : comment pourraient-elles altérer la composition du thé ? Les motifs empêcheraient-ils ou, au contraire, favoriseraient-ils l’émergence ou la mise en sommeil de tel ou tel composant ?

Comment le choix d’un papier, d’une police, d’une encre, pourrait-il modifier le choix des mots, l’agencement des idées d’un texte ?

Comment, dans un tout autre domaine, une œuvre d’art – sa structure, sa composition, son matériau, sa forme, ses couleurs, ses textures – pourrait-elle être matériellement modifiée par telle ou telle mise en lumière, installation, mise en scène ?

En revanche, comme nous sommes des êtres très visuels, notre perception est altérée par le contenant, et, à moins d’avoir les yeux fermés, il me semble qu’on est toujours influencé par l’aspect extérieur.

N’est-ce pas pour ça que la présentation compte tellement en cuisine ?

N’est-ce pas pour ça que l’habillement, la coiffure, la façon de s’exprimer aussi, font partie de l’armement des dirigeants, politiques, économiques, religieux ?

N’est-ce pas pour ça que les responsables de collections d’art sont très attentifs à la mise en valeur des œuvres ?

C’est comme pour un texte : une édition soignée, rare, voire luxueuse, influence notre intérêt, nous disposant plus favorablement envers les idées ou l’intrigue. Mais elle n’en corrige ni les faiblesses conceptuelles, ni les lourdeurs de style, ni les coquilles ou les erreurs d’orthographe.

Un thé médiocre ou mal préparé, sera tout aussi désagréable à boire dans une tasse magnifique (et là, encore une fois, à chacun de choisir ses critères d’appréciation) que dans un gobelet de plastique.

La rareté joue le même rôle. Savoir que nous disposons d’une édition à tirage limité, d’une pièce unique, nous donne une sensation d’importance et de privilège, et peut fausser notre perception, et émousser notre objectivité et notre esprit critique.

La forme, en revanche, influe réellement sur le goût et les arômes.

Un thé turc est meilleur dans un verre tulipe turc que dans une tasse à thé anglaise…

Boire du champagne dans un verre à moutarde (même sans moutarde !) ne permet pas à ce vin de donner ce qu’il a de meilleur.

Autre question, à laquelle je ne prétends pas apporter de réponse définitive : qu’est-ce qui définit la beauté d’une tasse ou d’un livre ?

Certains ne jurent que par la délicatesse d’une porcelaine translucide peinte à la main ou rehaussée d’or, d’autres s’émeuvent d’un bol irrégulier portant les marques du temps passé…

Certains ne supportent pas les livres de poche, ne voulant que des ouvrages brochés, cousus main, et abhorrent l’idée même d’une liseuse, quand d’autres préfèrent les livres aux couvertures colorées, aux pages défraîchies et cornées…

Pour en revenir à la question de départ, et savoir si on est influé par l’aspect du contenant, un test est très simple :

Boire le même thé, préparé de la même façon, dans deux tasses : une très ordinaire, voire ébréchée, ternie, l’autre que l’on considère comme très belle. Observer ses propres réactions, ses propres perceptions du goût et des parfums.

On peut aussi renouveler l’expérience en variant les thés, pour voir si tel ou tel thé est plus influencé par le contenant.

De même, on peut lire le même texte dans un livre de poche corné, usé, sur liseuse, ou dans une édition luxueuse, type « Pléiade » (couverture plein cuir, papier bible).

Dans quel cas sera-t-on plus attentif aux subtilités des arômes, des saveurs, des mots, des phrases, des idées ?

Maintenant, si on considère que boire un thé en lisant est une expérience complète, il est indispensable de soigner tous les aspects du cadre. De créer une harmonie entre les trois points-frontières de ce triangle des Bermudes intérieur : un thé, une tasse, un texte.

Le support ou le contenant est un médiateur entre nous, l’utilisateur, le consommateur, le dégustateur, et l’objet de notre dégustation : thé, texte, vin, café, etc. Ce sont des véhicules qui nous transportent dans un monde qui n’appartient qu’à nous, qui n’existe que le temps d’une tasse…

Choisir une tasse ou un bol que nous avons plaisir à utiliser, à tenir en mains, à porter à nos lèvres, sentir avec bonheur la finesse de la porcelaine, la légèreté du verre, ou la forte présence du grès.

Choisir un thé en harmonie avec la tasse, délicat ou épais, fin ou corsé, vert pâle, doré, sombre comme le café.

Choisir un livre en harmonie avec la tasse et le thé, dans une édition qui nous plaît, qu’elle soit luxueuse ou ordinaire, simple livre de poche ou relié cousu main, voire sur liseuse.

S’installer dans un coin confortable, celui où nous pouvons partir dans le texte, nous enfoncer dans les pages du livre, nous baigner dans le thé.

Oublier ce monde un moment.

Revenir de ce voyage, regagner le monde visible, en gardant dans notre mémoire les sonorités, les ambiances, les textures, les goûts, les odeurs, les températures.

Faire en sorte que « les parfums, les couleurs et les sons se répondent »…

Je vous laisse, ma bouilloire chante & mon livre m’appelle !

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