Médiocri-thé.

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Plus j’avance dans la connaissance du thé, plus mon goût s’affine.

Rien d’extraordinaire à cela : le cerveau note et enregistre des milliers d’informations, et l’exposition répétée aux mêmes stimuli visuels, olfactifs et gustatifs crée une banque de données des thés.

Comme un meuble d’apothicaire avec des milliers de tiroirs, chacun contenant une information.

Plus je bois du thé, plus je suis capable de distinguer les notes fleuries, fruitées, boisées, terreuses, la longueur en bouche, etc.

Plus je bois du thé, plus je suis capable de créer des associations avec des textes et des céramiques.

Jusque-là, c’est normal. N’importe quel amateur de vin, de chocolat ou de café pourrait vous dire la même chose.

L’éducation du goût a une conséquence : plus je bois du thé, moins j’arrive à boire du thé aromatisé.

Je dis bien « aromatisé » et non « parfumé ».

J’entends par là les thés dans lesquels ont été ajoutés des arômes, naturels ou de synthèse, si intenses qu’ils en couvrent le goût. Remarquez, vu la qualité très souvent lamentable des thés utilisés pour créer des thés aromatisés, il vaut peut-être mieux que la saveur de ces feuilles (enfin, de ces brisures) soit masquée par des arômes qui visent à les rendre buvables, à défaut de les rendre agréables au palais.

Je ne vise pas seulement les marques de la grande distribution, qui vendent du thé à la menthe Hollywood Chewing-gum, du thé au citron qu’un produit vaisselle ne renierait pas, du thé à la fraise Tagada, du thé au caramel (même pas au beurre salé), etc etc.

Avec les possibilités offertes par la chimie, il n’y a pas de limites aux parfums imaginés par les « nez » de ces marques, nez qui doivent être bouchés toute l’année, à part les choix de la clientèle. Tiens, on pourrait imaginer des sachets de thé surprise : ça vous tente, un thé au parfum de chou-fleur ? Au fumet de morue ? Aux effluves de compost ? Aux gaz d’échappement ? Aux relents de tabac froid ?

Les marques de la grande distribution ont pour objectif de maximiser leurs ventes, en se servant des demandes des clients, ou en les devançant.

Elles n’ont pas pour vocation d’éduquer les consommateurs, que ce soit à l’environnement ou au goût. Tant qu’une recette fait vendre un produit, pourquoi le changer ?

On peut donc comprendre qu’on ne trouve en supermarchés, la plupart du temps, que des thés bas de gamme, en particulier ceux en sachets, et surtout des thés aromatisés : ils ne sont pas chers à produire et ils se vendent bien.

Il est vrai aussi que les rayons consacrés au thé sont de plus en plus importants depuis quelques années, en raison de l’engouement pour le thé. Je regrette toutefois que la qualité des produits proposés, qui n’est souvent qu’un effort fait sur le packaging, n’ait pas autant été améliorée que la quantité.

Les thés vendus en grande surface ne sont pas choisis par des connaisseurs. Le thé n’est pas un produit aussi développé en France que peut l’être le café, ce qui explique également ce choix plus que restreint.

Les thés vendus en grande surface sont choisis, non pas pour leur origine, mais pour leur saveur immédiate, comme on prend un chocolat au lait, aux noisettes, à la menthe, etc.

Le thé n’est alors considéré que comme un produit de consommation courante, au même titre que le café. Pourquoi pas, après tout ?

Ce qui me met en pétard, ce n’est pas le manque de choix réel dans les rayons des supermarchés. Ce qui me fait bouillir, c’est la politique attrape-c*****on de marques qui se donnent une image de finesse, de luxe, et surtout d’expertise.

Ce qui me fait fumer, ce n’est pas que presque toutes les maisons de thé vendent des thés aromatisés : ce sont ces produits qui sont les plus demandés, sur lesquels ces entreprises font le plus de bénéfices, et qui donc leur permettent de survivre économiquement.

Ce qui me met en rogne, c’est que la quasi-totalité des maisons de thé, pour se donner un air sérieux, vendent des thés purs raffinés comme preuve de la qualité de leurs produits, et placent sur le même plan leurs thés parfumés, ce qui induit en erreur le consommateur : puisque la marque X vend des thés nature de qualité, ses thés aromatisés doivent être aussi bons. NON !!!

Ce qui m’énerve, c’est tout le bla-bla que je peux lire, voir et entendre, au sujet de thés chimiquement parfumés.

Plus les thés sont artificiels, plus les noms sont évocateurs de nature et d’évasion : Jardin d’Orient, Montagne de brume, Sur les rives du Yang-Tsé, Cerisiers en fleurs, Feuilles d’automne, Délices d’hiver, Fraîcheur des Alizés, et j’en passe des plus exotiques et des plus clichés. Ah oui, sans oublier le thé des Sages, des Moines, des Ermites, des Amoureux… Pourquoi pas, pendant qu’on y est, le thé des Crétins des Alpes, des Fashionistas, des Blondes, des Beaufs, des Divorcés, des Veufs ?

Mouais. Marrant que le thé des Snobs ou des Bobos (les bourgeois-bohèmes, pas les petites blessures) ne soit pas encore sorti. Ça ne changerait rien à la composition ni à la qualité, mais au moins il n’y aurait pas quasi-tromperie sur la marchandise.

Ah oui, n’oublions pas, dans la même veine, les thés nommés en l’honneur d’écrivains, de compositeurs, d’explorateurs, de personnages ou de livres célèbres. Certaines marques ont même délibérément pris cette orientation. Ce choix n’a rien de gênant, si ce n’est, là encore, la qualité du thé. Je ne suis pas sûre que Kipling, Colette ou Jane Austen aimeraient être associés à un thé médiocre. Une vengeance de lecteur qui sous-entend que leur œuvre est artificielle, amère, imbuvable ? Ou l’espoir d’assimiler ces textes en buvant ces breuvages ?

Là où je suis vraiment remontée, c’est quand je goûte des thés aromatisés de marques bien connues des amateurs de thés : Kusmitea, Lupicia, Lov Organic, Damman, Mariage, le Palais des Thés…

Ces marques ont parfois des produits de qualité, mais on les trouve dans les gammes « thés purs » – le terme sous-entend-il que leurs autres thés sont souillés ?

Les thés aromatisés, même dans la plus belle des boîtes, même avec la plus travaillée des étiquettes – et certaines sont vraiment, vraiment, vraiment très belles – donnent une infusion d’où ne ressortent, la plupart du temps, que les parfums de synthèse, avant la vague d’amertume des feuilles. Ça me fait penser aux désodorisants pour toilettes, qui essaient vainement de masquer les odeurs produites dans ces lieux.

Les saveurs étant produites par des molécules qui enrobent les feuilles par pulvérisation, elles se dissolvent dès la première infusion. Impossible de réutiliser les feuilles.

Entendons-nous bien : je n’ai rien contre l’idée de parfumer le thé, à condition de le faire correctement.

C’est-à-dire en utilisant des ingrédients naturels, voire bio, qui s’harmonisent avec la saveur du thé : fleurs de jasmin, d’osmanthe, écorce de cannelle, d’orange séchée, réglisse, graines de cardamome, de poivre, clou de girofle, morceaux de gingembre, feuilles de menthe ou d’absinthe… Les saveurs se combineront beaucoup plus harmonieusement que par un simple enrobage, et le résultat sera beaucoup plus subtil.

La plupart des marques, même les plus célèbres, agissent comme les supermarchés : vendre le plus possible.

Il n’y a qu’à voir la part relative des thés parfumés et des thés nature, ou l’importance accordée à l’image.

Ainsi, quand je pense à Kusmitea, qu’est-ce qui surgit ? Les belles boîtes métalliques, avec des décors inspirés du luxe de la Russie pré-révolutionnaire. Des thés parfumés surtout, aux noms évocateurs de Michel Strogoff ou de Tolstoï : Prince Wladimir, Anastasia, Troïka, Kashmir Chaï, Label Impérial…

Et Lupicia, cette marque japonaise ? Pour moi, ce sont les boîtes métalliques rondes et plates, aux étiquettes dont la vue est un plaisir (Eh, j’ai jamais dit que tout était à jeter!!).

Lov Organic joue, elle, sur la couleur.

Le Palais des Thés, Mariage Frères, Damman, ont choisi un emballage plus neutre, plus « sérieux », mais là encore, c’est l’identité de la marque qui est mise en avant, à travers leurs recettes prétendument exclusives… qui sont autant de thés aromatisés : Marco Polo, Thé N°25, etc, déclinés sous différentes formes. On est dans le marketing pur.

Quant à l’origine précise des thés, euh… c’est souvent le désert de Gobi. « Thés d’Asie » mentionne un thé nature de chez Kusmi. Ah. L’Asie du côté du Japon ou l’Asie Centrale ? On n’est pas tout à fait dans la même pratique du thé.

Et même quand l’origine géographique est indiquée, c’est plutôt vague : thé d’Inde, de Ceylan (au fait, cette île s’appelle le Sri Lanka maintenant, faudrait peut-être revoir les appellations, non ? Ceylan a un petit côté colonialiste, vous ne trouvez pas ?), de Chine (de quelle région ? Parce que la Chine, c’est trèèèèèès grand…).

D’accord, certaines marques précisent la région de production, voire le nom de la plantation, mais elles le font surtout pour les Darjeeling, aux jardins mondialement réputés. Leur but n’est pas d’éduquer leur clientèle, c’est une méthode marketing.

Il n’y a que quelques maisons de thé qui vont jusqu’à indiquer le nom du producteur, et le cultivar (c’est-à-dire la variété de théier).

Quand on achète du thé, c’est pour la boisson, non ? Pas pour la boîte !!

Bref, il reste encore beaucoup de travail d’éducation du goût à faire auprès des consommateurs !

Je vous laisse, la bouilloire chante & mon livre m’appelle…

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