Panem & Circenses & Osettai.

J’ai eu le privilège d’assister à un spectacle fascinant & affligeant : le passage de la caravane du Tour de France.Un grand moment. Si si. Je vous assure.

Des chars en plastique resplendissant de laideur et de couleurs criardes, à la gloire d’entreprises qui, sous couvert de mécénat sportif, mettent en avant leurs produits industriels & ultra-emballés, sans rapport avec le sport : lessive, saucisson, jus de fruits, bonbons, eau en bouteille ; plus original encore, pneus pour voiture, crédit à la consommation, assurance… Aucune marque, me semble-t-il, en lien avec le vélo (équipement, matériel, vêtements, etc) ! Cherchez l’erreur !

Bien sûr, pour la caution écologique de ce barnum consumériste et ultra-polluant, est passée LA voiture peinte en vert, au capot barré d’un slogan de défense de l’environnement, au milieu des nombreux chars publicitaires, et avant le défilé des luxueux cars climatisés des équipes.

Quant aux cyclistes, eh bien, je les cherche encore. J’en ai bien aperçu quelques-uns, mais furtivement, comme si l’essentiel n’était pas leur présence, mais les « cadeaux » jetés du haut des chars aux badauds & gogos agglutinés debout en plein soleil derrière les barrières de sécurité, comme les singes derrière les barreaux de leurs cages, attrapent la nourriture qui leur serait lancée par les gardiens du zoo. Et encore, je ne suis pas sûre que ces derniers lancent la nourriture, mais plutôt qu’ils la déposent avec un minimum de considération et de respect pour les êtres vivants en face d’eux. (Je déteste les zoos, mais c’est l’image qui m’est venue !).

Le plus navrant, ce n’était pas les chars de propagande de la société de consommation et des produits industriels.

Le plus triste était cet hommage tout à fait volontaire de la foule à ces divinités qui leur fait faire de la pub gratuitement : qui avait la casquette Truc, qui, le sac de courses Machin, qui, la chiffonnette en microfibres Chose.

Non, le plus triste était la présence d’enfants amenés par leurs parents, non pas pour voir les cyclistes, mais afin de les éduquer à cette glorification de la société de consommation, comme on peut aller avec ses enfants à un service religieux – quelle que soit l’obédience. Surtout ne pas éveiller leur esprit critique, sait-on jamais, ils pourraient se servir de leur cervelle plus tard, et remettre en cause le fonctionnement de cette société polluée.

Quel choc d’assister à ce spectacle interminable (plus de 45 minutes) ! Un choc d’autant plus brutal que je venais, la veille, de terminer le récit d’un pélerinage au Japon, Comme une feuille de thé à Shikoku, de Marie-Edith Laval.

Shikoku est l’équivalent de Compostelle. 88 étapes sur la plus petite île du Japon, 1200 km à pied, sans sponsor, mais avec, tout le long du périple, une générosité réelle des Japonais, qui n’hésitent pas à offrir – osettai, littéralement, des offrandes – de la nourriture, des boissons, un peu d’argent, ou d’autres objets ou services (un massage, l’hospitalité pour la nuit) aux pèlerins.

Spiritualité, échange, dépassement de soi, partage, voyage intérieur autant que géographique qui se mesure en jours, voire en semaines ou en années, découverte d’un autre monde, d’un autre rythme et de l’unicité de tous. Comment se fermer à l’Autre quand on comprend que chacun est en l’Autre, et que l’Autre est en soi ?

Mercantilisme, compétition à outrance, désintérêt pour les richesses des régions traversées, vie en vase clos, périple qui se mesure en minutes et secondes, fermeture. Comment s’ouvrir à l’Autre quand tout ce qui compte est de franchir la ligne d’arrivée le premier ?  

Allez, je me suis consolée avec un thé (japonais, cela s’imposait, non ?) & je me suis replongée dans des activités plus enrichissantes… Le Tour est passé, il finit très bientôt. Reste l’essentiel : garder son esprit critique.

Quand il fera moins chaud, je reprendrai mon vélo et je recommencerai les balades. A mon rythme, juste pour admirer les paysages.

Et vous, que pensez-vous de tout ce qui gravite autour du Tour de France ?

Je vous laisse, l’eau est chaude & mon livre m’attend…

Panem et Circenses (latin) : « Du pain et des jeux », moyen pour un gouvernement d’acheter la paix sociale en distrayant le peuple des vrais problèmes et en le nourrissant au lieu de lui permettre d’être autonome financièrement. Technique qui existe depuis les Romains (voire bien avant, je pense !).

Osettai (japonais) : Offrande faite à un pèlerin. Le pèlerin n’est pas abandonné par la société dont il s’est momentanément extrait, mais il doit aussi puiser dans ses propres forces pour accomplir le pélerinage.

 

 

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